Combien de pétrole SUR le Golfe?

Au lieu de spéculer sur le nombre de barils de pétrole gisant sous le Saint-Laurent, si on s’amusait plutôt à compter ceux qui passent dessus? En effet, le Saint-Laurent est une voie maritime fort exploitée pour le transport de produits pétroliers, qu’il s’agisse d’abreuver notre consommation quotidienne ou d’alimenter nos raffineries, ou encore d’exporter nos produits raffinés. Cinq provinces bordant le golfe, combien de barils empruntent les eaux du Saint-Laurent?

Commençons d’abord par quelques données de base: combien de barils un pétrolier moyen peut-il contenir? À lui seul, 1 million de barils, ou 150 000 tonnes. Deuxièmement, combien la garde côtière peut-elle récupérer de pétrole en cas de déversement? 15 000 tonnes, soit 10% d’un seul pétrolier.

déversement_laitier

Ceci étant dit, Transport Canada affirme qu’il y aurait 3000 mouvements de navires-citernes/an dans l’Est du Canada (Golfe + Atlantique). Combien parmi ceux-ci ceux-ci passent par le golfe du Saint-Laurent? Considérant que 23 000 000 t/an arrivent ou sortent du Québec et que 95 000 000 t/an sont transportés vers ou à partir des ports des Maritimes, on pourrait en déduire qu’environ 20% des mouvements de navires-citernes seraient attribuables au Qc, auxquels il faudrait ajouter les mouvements concernant l’ÎPÉ, le nord du NB et la côte ouest de NÉ et TNL. On en arriverait donc à une estimation d’environ 750 mouvements de navires-citernes par an sur le golfe du Saint-Laurent. Oui mais combien de barils?

Eh bien concernant le Québec, 23 000 000t/an équivaut à 167 millions de barils. Estimons maintenant la portion « golfe du Saint-Laurent » du transport pétrolier des provinces maritimes. Transport Canada nous informe que plus de 75% des produits pétroliers transitant par les ports des Maritimes passent par les principaux ports donnant sur l’Atlantique (Come by Chance TNL, Hawkesbury NÉ, Saint-John NB) sans compter les autres ports moins importants donnant aussi sur l’Atlantique (ex: St-John’s TNL, Halifax et Sydney NÉ). Ainsi, on pourrait estimer qu’au moins 85% des produits pétroliers des Maritimes graviteraient par l’Atlantique sans passer par le Saint-Laurent. Estimons ensuite ce qui en resterait : moins de 15%, soit près de 14 250 000 t/an de produits pétroliers des Maritimes transiteraient par le golfe du Saint-Laurent, notamment par les ports de Stephenville et Corner Brook à TNL, par les ports de Belle Dune et Dalhousie au Nouveau-Brunswick, ainsi que par l’Île-du-Prince-Édouard (qui importerait 5 375 000 t/an).

On en arriverait donc à 167 pétroliers pour le Québec et à 95 pour les Maritimes, soit l’équivalent du contenu de 262* pétroliers cheminant annuellement sur le golfe.

Ça fait 262 millions de barils à chaque année, plus de 5 milliards de barils sur 20 ans. (Deux fois plus au-dessus qu’en dessous, donc, pour les optimistes!)

Selon vous, est-il plus urgent d’aller voir s’il y a quelconques barils de pétrole sous le Saint-Laurent ou de commencer à réduire les millions de barils voguant annuellement dessus?

Dans notre prochain billet (Des tuyaux et des bateaux), nous nous amuserons à spéculer sur la quantité de barils qui graviterait sur le Saint-Laurent si les projets de pipeline transcanadien ou de forage du golfe voyaient le jour. D’après vous, plus ou moins de barils à venir, sur le golfe, avec ces projets?

AVIS AUX LECTEURS:  Toutes questions, corrections ou informations complémentaires sont les bienvenues!

* : Ces données ont été extrapolées au meilleur de ma compréhension avant la sortie des rapports sur le transport maritime de Transport Canada et de Genivar, me basant sur des données qui étaient alors accessibles sur le web. Ce rapport estime cependant que le tonnage circulant déjà dans l’Estuaire et le Golfe serait de 67 MT/an. J’aurais donc ici sous-évalué de moitié le transport actuel, qui serait de 489 pétroliers et non de 262. Ça ferait donc pas loin de 10 milliards de barils sur 20 ans, quatre fois plus au-dessus qu’en dessous!

Manifestement manipulés

Attention! La liste de sophismes est longue dans le récent manifeste pro-pétrole. À moins qu’il ne n’agisse de pure méconnaissance de la part de ses signataires? Qu’à cela ne tienne, nos hyper-puissants groupes de réinformateurs bénévoles travaillent nuit et jour à élaborer une réplique.

En attendant le retour du pendule, voici quelques rectifications :

1-Élémentaire me direz-vous: un avenir meilleur ne se limite pas qu’à des considérations financières. Les composantes environnementales et sociales sont aussi à prendre en compte, comme le leur rappelle ici le Conseil régional en environnement de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine.

2-Les revenus potentiels énoncés sur la place publique sont spéculatifs et démesurés. On a même entendu que 300 milliards $ annuellement garniraient ainsi nos trésors publics alors qu’un rapide calcul optimiste nous ramène plutôt à 500 millions. Et de ceux-ci, s’ils existent, il nous faudrait soustraire les dépenses publiques liées à l’exercice… L’analyse financière de M. Durand, géologue, mentionne à cet effet que, sur Anticosti par exemple, les dépenses nécessaires seraient beaucoup plus grandes que les revenus, rendant l’exploitation déficitaire, sans même parler d’accident dévastateur.

3-Terre-Neuve-Labrador est prudent dans le dossier de l’exploration dans le golfe, aucun forage n’y est en cours, quoiqu’en dise le porte-parole du manifeste. Un moratoire complet sur la fracturation y est d’ailleurs en place, sur terre comme en mer. Et si Terre-Neuve inquiétait le moindrement Québec, une demande d’arbitrage frontalier impliquant la notion d’équidistance pourrait être amorcée, ce serait beaucoup plus avantageux que de se précipiter tête baissée dans une course à l’or noir.

4-Il n’existe légalement aucune « séparation » entre l’exploration et l’exploitation. En vérité, au Québec, si une compagnie trouve un gisement de pétrole rentable au stade de l’exploration, elle est obligée d’évoluer vers l’exploitation, sinon elle perd son permis. Ouvrir la porte à l’exploration, c’est accepter l’exploitation. Le débat « équilibré » doit avoir lieu AVANT l’exploration, laquelle est d’ailleurs pas mal plus risquée que l’exploitation.

5-On parle d’un débat déséquilibré où les groupes d’opposants auraient trop de pouvoir, mais on ne mentionne pas l’existence des lobbyistes des pétrolières qui rencontrent les dirigeants derrière des portes closes. Serait-ce cet inoffensif biologiste qui ferait trembler les oligarques du Québec ou cette  bénévole informée déconstruisant un à un les propos d’un ancien premier ministre en un mémorable face-à-face télévisé? N’oublions pas que les profits, avant d’aller aux Québécois, iront aux actionnaires, lesquels ont grand avantage à manipuler l’opinion publique.

Québec-PET-10d6-Il n’y a aucune mention des projets d’oléoducs, dans ce manifeste. Selon les dires des pétrolières, le pétrole de l’Ouest arrivant au Québec par pipeline va dépasser les capacités de nos raffineries et pratiquement doubler le transport maritime de matières dangereuses sur le Saint-Laurent. Comment alors justifier toute exploration risquée en sol ou en eaux québécoises? Et si ces risques, plutôt que de s’additionner, se multipliaient?

7- Ne nous leurrons pas, les premiers forages dans le golfe québécois se seront pas réalisés d’ici 10 ans et l’exploitation, s’il en est une, prendra encore une autre décennie. Et dire que pendant ce temps-là, on pourrait s’investir à réduire notre consommation et sauver des « milliards » en balance commerciale.. et combien de tonnes de CO2.

Pourquoi ne nous consacrerions-nous pas plutôt à préparer l’inévitable après-pétrole?

La théorie du Rocher-aux-Oiseaux

Il existe un rocher au pouvoir mythique, capable de stopper les projets pétroliers de Terre-Neuve-Labrador dans le golfe du Saint-Laurent, capable de déplacer les frontières. Le Rocher-aux-Oiseaux, un refuge d’oiseaux migrateurs en plein coeur du golfe symbolisant la force et la rudesse de la nature, est un endroit où l’homme ne s’aventure plus. La lumière de son phare à pile solaire brille aujourd’hui vers Old Harry, puisse-t-elle nous éclairer dans cette course folle à l’or noir en un milieu si fragile.

Extrait d’une illustration de Marianne Papillon                                                                                                                       dans « Ici le Rocher-aux-Oiseaux » de Georges Langford aux éditions la Morue verte.

La frontière dans le golfe, entre le Québec et Terre-Neuve-Labrador (TNL), est particulièrement litigieuse. Voici en quoi consiste la théorie du Rocher-aux-Oiseaux : le site Old Harry, en tenant compte de l’équidistance entre les provinces, à partir du Rocher-aux-Oiseaux, serait presque entièrement québécois. L’Office Canada-Terre-Neuve-Labrador des hydrocarbures extra-côtiers agirait-il donc en territoire québécois en ayant accordé un permis à Corridor Resources sur le site de Old Harry et en procédant à l’évaluation de leur projet de forage? Cette théorie s’appuie sur des faits reconnus par Ottawa, tel que le tracé séparant la Nouvelle-Écosse de TNL. Ce tracé a été établi en arbitrage sur la base de la ligne d’équidistance entre les côtes. Or, en tenant compte d’un îlot de la Nouvelle-Écosse, l’Île Saint-Paul, le tribunal a fait reculer la frontière vers TNL (voir les pages 26 et 109 du pdf sur cette sentence du tribunal).

Le Rocher-aux-Oiseaux est un îlot rocheux du Québec, aux Îles-de-la-Madeleine, entre le Québec et TNL, qui a le potentiel de faire reculer la frontière dans le golfe du Saint-Laurent vers TNL. La ligne de partage des eaux n’ayant jamais été tracée, le Québec doit aller en arbitrage pour faire appliquer la loi de l’Accord de l’Atlantique qui définit le principe de partage selon l’accord international de partage des eaux, soit par une ligne équidistante, laquelle devant tenir compte des archipels et îlots.

Une carte annotée disponible ici résume les faits, mais vous pouvez tracer vous-même votre frontière sur votre propre carte, si vous êtes curieux : « Corridor prévoit forer un puits dans la zone du PP 1105 située dans la partie ouest visée par le permis, tel qu’illustré à la Figure 3.1. La zone visée par le projet couvre environ 304 km2 et elle est limitée par : 48°10’59.740″N, 60°23’56.094″O (coin nord-ouest) ; 48°10’0.084″N, 60°8’57.480″O (coin nord-est); 48°04’45.681″N, 60°8’57.515″O (coin sud-est) ; et 47°58’22.285″N, 60°23’55.732″O (coin sud-ouest). Les coordonnées du puits proposé sont situées à l’intérieur de 48°03’05.294 de latitude nord” et de 60°23’39.385 de longitude ouest” (coordonnées géographiques, référence NAD83). » (source: pages 10-11 de la description de projet de Corridor Resources à Old Harry TN )

D’après vous, pourquoi les membres du gouvernement québécois ne sont pas intervenus jusqu’à maintenant ? Ne serait-il pas grand temps d’aller en arbitrage et de stopper TNL ? Pour certains, ce sera un moyen d’être plus souverain. Pour moi, ce sera surtout un moyen de ralentir cette course insensée à l’or noir.

PEUT MIEUX FAIRE

Le Centre d’artistes Vaste et Vague présente l’exposition de groupe « PEUT MIEUX FAIRE – Cahiers d’exercices » préparé par le commissaire Emmanuel Galland en résidence à Carleton-sur-Mer. L’exposition a pour inspiration le fameux Cahier Canada Hilroy. Ne serait-il pas le plus grand dénominateur commun de plusieurs générations de Canadiens coast-to-coast? Un cauchemar de l’enfance ou une madeleine? Pour accéder au communiqué de l’événement cliquez ici.

Détail de la mosaïque « Sciences naturelles » de Marianne Papillon à l’exposition collective « PEUT MIEUX FAIRE – Cahiers d’exercices », septembre 2012.

 J’y présente « Sciences naturelles », une mosaïque d’estampes numériques qui illustre un Canada bitumineux évoluant en 6 pas vers un Québec en proie au pétrole (des projets étant à l’étude ou en cours en Gaspésie, Anticosti, Îles-de-la-Madeleine et Old Harry).

Dans le même ordre d »idée que  Mer nourricière, j’ai revisité la carte du Canada, j’ai humanisé les contours du Canada, lui donnant l’allure d’un bébé forcé à boire au biberon. Inversant le noir et le blanc, ce n’est plus du lait immaculé qu’on lui offre, mais bien un fluide noir.

Mon plus lointain souvenir en sciences naturelles est la distinction entre les ressources renouvelables et non renouvelables. J’avais huit ans et je devais illustrer ces deux types de ressources : je dessinai une jolie fontaine de pétrole débordante et un vieux moulin à vent croupissant. M’a-t-on déjà parlé d’allaitement à l’école? Je n’en garde aucun souvenir. Déjà parlé des sables bitumineux? Que oui, on nous racontait un trésor en latence, une technologie prometteuse, l’espoir de devenir ENFIN un puissance pétrolière nous aussi.
Et des femmes, anciennes écolières à qui l’on n’a pas enseigné l’allaitement, doivent aujourd’hui se débrouiller entre elles pour apprendre comment offrir leur lait à leur enfant. Comme si le génie humain avait déjà dépassé la nature et qu’on pourrait dorénavant faire sans elle. Que nenni!
  • Articles récents

  • Thèmes

  • Catégories

  • Follow Lait, pétrole et Papillon on WordPress.com
%d blogueurs aiment cette page :