Des tuyaux et des bateaux

Combien de barils de pétrole chemineraient sur le Saint-Laurent si les projets de pipelines transcanadiens et de forages québécois voyaient le jour? D’après vous, plus ou moins de transport de produits dangereux sur le Golfe si ces projets se concrétisaient? Débutons par un bref rappel de la situation actuelle du transport pétrolier par bateau. Examinons ensuite les données de base des différents projets de forages et d’oléoducs. Puis terminons en imaginant l’impact de ces différents scénarios sur le transport maritime.

Rappel : Dans le billet « combien de pétrole SUR le golfe?« , on avait évalué qu’un pétrolier moyen contenait 1 million de barils de pétrole et que l’équivalent de 262* pétroliers/an voyageraient actuellement sur le golfe du Saint-Laurent, impliquant possiblement 750 mouvements de navires-citernes. La capacité d’intervention de la garde côtière ne serait quant à elle que de 15 000 t, soit 10% d’un seul pétrolier.

Old Harry : Potentiel total envisagé (non prouvé) = 5 milliards de barils. Taux moyen d’extraction en mer 35% = 1,75 milliard de barils = 1750 pétroliers. Extraction échelonnée sur 20 ans = 87 pétroliers par année.

Anticosti : On évoque un potentiel non prouvé de 35 milliards de barils, à un taux d’extraction de 2%, équivalent à 700 millions de barils en 20 ans, soit 35 pétroliers par an.

Gaspésie: Le potentiel est estimé de façon imprécise à environ 10 millions de barils récupérables. Sur 20 ans, cela représente moins de 1 pétrolier par an, et ce pétrole pourrait d’ailleurs bien être transporté par voie terrestre.

Inversion du pipeline d’Enbridge : Cette inversion permettrait l’arrivée au Québec de 300 000 barils/jour de pétrole de l’Ouest, éliminant du même coup cette voie d’exportation des produits raffinés vers l’Ontario. Ainsi, ce sont 109 500 000 barils/an de produits raffinée qui ne seront plus exportables par voie terrestre, correspondant à une possibilité de 109 pétroliers de plus.

Projet Oléoduc Énergie Est de Transcanada: 1,1 millions de barils/jour provenant de l’Ouest seront exportés du Québec par voie maritime à Cacouna et par voie terrestre au Témiscouata vers le Nouveau-Brunswick. Dans quelle proportion? Cette donnée est inconnue actuellement. Pour l’exercice, admettons que la moitié irait à Cacouna, alors 550 000 barils/jour ou 200 750 000 barils/an de pétrole seraient ainsi exportés via le Saint-Laurent, correspondant au contenu de 200 pétroliers. Par contre, si par exemple seulement le quart du pétrole en provenance de l’Ouest étaient exporté à partir de Cacouna, le 3/4 restant allant au NB, cela correspondrait plutôt au contenu de 100 pétroliers par année voués à l’exportation.

Attention, le pétrole lourd provenant de l’Ouest, mélangé à des sédiments et des vagues, pourrait bien couler au fond de l’eau plutôt que de flotter à sa surface, complexifiant d’autant plus sa récupération. De plus, le pétrole lourd est habituellement mélangé à des liquides augmentant sa fluidité pour faciliter son long voyage dans les pipelines. Qu’en est-il de la toxicité de ces solvants en cas de déversement en mer?

Maintenant, laissons aller notre imagination :

olait-oduc

« Propagande pétrolaitière », par Marianne Papillon, tiré de l’exposition Exploration mammaire et pétrolière, Musée Acadien de Bonaventure, automne 2013.

Supposons que le projet d’inversion de pipeline d’Enbridge a le feu vert, les importations via le Saint-Laurent sont vraisemblablement réduites d’autant (109 pétroliers de moins). Le Québec conserverait tout de même des importations et les exportations maritimes actuelles seraient maintenues. Par contre, les exportations actuelles de produits raffinés par voie terrestre via le pipeline d’Enbridge devenu inversé cesseraient, se convertissant probablement en exportation par voie maritime (109 de plus). Les provinces maritimes pourrait peut-être s’abreuver à même ces exportations du Québec, du moins en partie. Accordons-leur une généreuse réduction de 50% de leur nombre de pétroliers dans le golfe, passant de 95 à 47 pétroliers. Légère diminution à 215 pétroliers.

Imaginons maintenant que le Projet Oléoduc Énergie Est de Transcanada voit le jour, s’ajouterait alors de nouvelles exportations à partir de Cacouna (entre 100 et 200 pétroliers) aux 262 actuels – ou encore aux 215 dans le meilleur des cas ou aux 349 dans le pire des cas – amenant le décompte entre 315 à 549 pétroliers sur le Saint-Laurent.

Ça y est, on réussit à extraire le pétrole de schiste de la Gaspésie et d’Anticosti à coup de fracturation et on remplit 35 pétroliers par an.  Le traitement des eaux de fracturation amènera-t-il une augmentation du trafic de produits dangereux sur le golfe? Probablement pas, la technique de fracturation au gaz étant pour l’instant envisagée, mais le questionnement demeure. On se lance dans l’exploitation d’Old Harry, à raison de 87 pétroliers par an. Est-ce que ces barils de pétrole brut pourront permettre de réduire nos importations d’autant? Non, avec les pipelines d’Enbridge et de Transcanada, nous en avons déjà plus qu’il nous en faut, et plus que nos raffineries peuvent en traiter. Une production équivalant à 122 pétroliers pour exportation s’ajoute ainsi aux navires déjà présents, 437 à 671 pétroliers par an sur le golfe.

Par contre, en l’absence de l’arrivée du pétrole de l’Ouest, oui, la production québécoise de pétrole pourrait réduire d’autant ses importations. Mais les barils provenant d’Anticosti ou de Old Harry navigueraient tout de même sur le golfe, ce serait donc théoriquement le statu quo. On retranchera bien quelques kilomètres à l’itinéraire de ces navires, par contre les manoeuvres de transbordement de pétrole en pleine mer sont plus risquées que son simple transport. Il est aussi possible qu’une partie du brut québécois quitterait le Saint-Laurent pour gagner le marché international, auquel cas des importations demeureraient nécessaires. Combien? Aucune idée. Dans le cas où tous les barils québécois nous échapperaient, ce serait alors entre 302 à 349 pétroliers qui transiteraient par le golfe annuellement. Évidemment, si en plus on tient compte du fait que le Projet Oléoduc Énergie Est permettrait l’ajout de 100 à 200 pétroliers pour exportation, on en arrive alors à 402 à 549 pétroliers.

Voici maintenant le scénario qu’on espère impossible : nos raffineries ne seraient pas en mesure de traiter le pétrole lourd acheminé par pipeline en raison de limites techniques, on doit donc continuer d’importer du pétrole léger de l’étranger : 262 actuels + 109 Enbridge + 100 à 200 Cacouna= 471 à 571 pétroliers. Et les maritimes ne veulent pas de notre pétrole puisqu’ils en reçoivent abondamment de l’Ouest. Ils s’abreuvent d’ailleurs davantage par voie terrestre que voie maritime, mais pas l’IPÉ. On en retranche une cinquantaine, 421-521. Ô miracle, on trouve du pétrole à Old Harry et à Anticosti, leurs 122 pétroliers nous abreuvent. Bien : Statu quo à 421-521 pétroliers sur le golfe. Ô misère, les barils d’Old Harry et d’Anticosti sont exportés aux mains de plus preneurs (tiens, côte Est américaine, par exemple…).  Le transport de toutes ces exportations s’ajoutent ainsi à celui de nos importations : 543 à 643 pétroliers au lieu des actuels 262.

Maintenant, imaginons un instant que les 4 autres provinces du golfe se disent: « Hey, nous aussi on veut notre part du gâteau, on fore offshore comme les autres! » Bon, ça suffit, assez extrapolé pour aujourd’hui.

Que retenir de ces multiples scénarios? Qu’en cumulant les projets de pipelines et de forages, la quantité de produits pétroliers à transporter sur le Saint-Laurent pourrait augmenter du double. Cette importante croissance s’accompagnerait-elle d’une augmentation de la capacité d’intervention en cas de déversement? Le cas du développement rapide du transport ferroviaire de pétrole et de son impact sur la sécurité civile et l’environnement n’a rien pour nous rassurer. Et que penser du fait qu’avant même que ces projets ne se réalisent, il y aurait déjà l’équivalent de 262 pétroliers annuellement sur le golfe, avec un capacité d’intervention de la garde côtière sur seulement 10% de la cargaison d’un seul de ces pétroliers? N’est-il pas urgent de réduire notre dépendance aux hydrocarbures?

AVIS AUX LECTEURS: Cette analyse cible les risques associés au transport maritime et ne tient pas compte des gaz à effet de serre générés dans différents scénarios. Toutes questions, corrections ou informations complémentaires sont les bienvenues!

* : Ces données ont été extrapolées au meilleur de ma compréhension avant la sortie des rapports sur le transport maritime de Transport Canada et de Genivar, me basant sur des données qui étaient alors accessibles sur le web. Ce rapport estime cependant que le tonnage circulant déjà dans l’Estuaire et le Golfe serait de 67 MT/an. J’aurais donc ici sous-évalué de moitié le transport actuel, qui serait de 489 pétroliers et non de 262. On pourrait donc imaginer un total, en cas de pipelines et de forages, d’environ 770 pétroliers (489 actuels + 109 Enbridge + 150 Cacouna – 100 Maritimes + 122 forages = 770). Cela correspondrait ainsi à une augmentation de 1,5 fois (et non du double), mais le risque n’en serait tout de même que plus grand.

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Performance pétrolaitière

Voici le texte de ma performance artistique livrée le 15 septembre 2012 à l’aéroport de Havre-aux-Maisons lors du vernissage de Machine à lait.

« Je vais vous faire une démonstration de l’unité mobile auto-suffisante de LACTO-CANADA(Je dépose devant moi une boîte à lunch assortie d’un soutien-gorge en j’en sors un biberon et un tire-lait manuel.) Ceci est une pompe à lait. Il suffit de l’appliquer et de pomper, je vais vous faire une démo. C’est très pratique parce que tout ce dont vous avez besoin pour l’utiliser, c’est d’un corps. C’est aussi très économique.

Macine à lait, une installation de Marianne Papillon à Colis suspect du centre d’artistes Admare

Savez-vous combien ça coûte d’acheter du lait commercial en pharmacie? De 10 à 20$/L, selon les compagnies et les formats. Or, les autorités sanitaires du monde entier s’entendent pour reconnaître la supériorité du lait maternel. On peut donc raisonnablement penser que le lait maternel de LACTO-CANADA doit valoir 30 à 40$/L, minimum. Le gaz était à combien ce matin? 1,50$/L? Pis on trouve ça cher, imaginez! Faire le plein de lait maternel, ça coûte un bras. Tandis que cette unité mobile autosuffisante ne coûte environ que 30$.

Alors maintenant, je vais vous montrer comment vous en servir. À moins que… est-ce qu’il y a des gens ici qui connaissent ça? Y a-t-il des volontaires pour en faire la démonstration? Personne? D’accord, je vais le faire moi-même alors.

C’est sûr, les gars, vous pouvez pas le faire; avec le poil, ça brise la succion pis l’air rentre sur les côtés. Ça prend une fille, pis c’est pas tout le monde qui est à l’aise avec ça. Bon, excusez-moi, maintenant je vais lever mon chandail. C’est un peu gênant, là, pour moi. Je vais vous exposer une partie flasque et molle de mon corps. D’ailleurs, je m’excuse  pour le manque d’élégance. (Je lève mon chandail jusqu’aux côtes, on voit mon abdomen sur lequel j’applique le tire-lait et j’y exerce une pression négative. Mon flanc est aspiré cycliquement.)

Voilà, vous avez compris le principe. Maintenant, quand on fait ça sur le sein, le lait est aspiré, puis il tombe dans ce récipient, et on peut ensuite le verser dans des biberons. (Je démonte le tire-lait et y visse un goulot à essence, puis je mime de verser dans le biberon). Ensuite, vous pouvez y mettre la tétine ou le bouchon si ce n’est pas pour consommation immédiate. (Je visse un bouchon d’essence sur le biberon.)

Bon, encore plus simple et entièrement gratuit, vous pourriez tout aussi bien vous extraire vous-même votre lait avec les doigts. Je vais vous faire une démonstration – j’espère que personne ne pense que je vais le faire pour vrai, là, hein? (Je prend un ipad et y diffuse cet extrait vidéo, de 1:54 à 2:40, en le tenant face au public, devant ma poitrine. Mes mains sont cachées derrière l’écran, je positionne mes poignets de manière à faire un avec la personne à l’écran qui se tire du lait en gros plan.)

Si vous allaitez et que vous vous sentez prêtes pour retourner sur le marché du travail, vous pourriez postuler chez Lacto-Canada, ils vont vous envoyer un vidéo d’auto-formation. Je vous en montre un extrait, tiens. (je diffuse sur grand écran le film « Tirer le lait » de Catherine et Philippe Minot de 7:20 à 9:14 où l’utilisation de tire-lait électrique simple ou double est démontré.)

Pour commémorer tout ça, je vais vous servir du Chocolacto canadien. (Je vais chercher un des « biderons » de l’installation, bidon rouge affublé d’une tétine.) Il faut que vous sachiez que le Chocolacto provient d’un concurrent. C’est la compagnie Pétrolait qui fait ça. Elle est basée en Gaspésie, donc on peut quand même en être fier. Par contre, il faut le dire, elle verse un petit peu dans le pétrole. Donc, c’est une compagnie pétrolaitière, elle mélange le lait au pétrole. C’est d’ailleurs ça qui donne une belle petite couleur chocolatée à ses produits.

Bon, je vous vois tout de suite monter sur vos grands chevaux, là. Mais écoutez, premièrement, le pétrole canadien, c’est du pétrole ÉTHIQUE. Deuxièmement, ça vient pas des sables bitumineux, c’est du pétrole QUÉBÉCOIS. Pis troisièmement, c’est pas du pétrole de schiste non plus, c’est du pétrole CONVENTIONNEL. C’est vrai, en Gaspésie, ils ne fracturent pas, non, ils font juste casser de la roche-mère pour en extraire les fluides. De toute façon, vous êtes familiers avec ça, vous, maintenant, extraire les fluides d’une mère, non?

Maintenant que vous êtes bien informés qu’il y a un petit peu de pétrole éthique gaspésien dans le Chocolacto, je vais vous lire les mises en garde générales en lien avec les hydrocarbures, mais prenez pas la peine de m’écouter. Vous pouvez faire d’autres choses en attendant, c’est vraiment rien de nouveau. Vous pourrez vérifier en rentrant chez vous tantôt, c’est la même affaire partout sur ces bidons-là. (Je fais la lecture des nombreux avertissements inscrits sur le bidon.)

OK, c’est fini. Maintenant, qui en veut?  ( Je visse le long goulot jaune au bideron et verse du lait au chocolat à l’assistance). »

À votre santé!

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