Une campagne téteuse?

Voici mon analyse des différentes plateformes électorales du Québec sous un seul regard: celui favorisant l’allaitement maternel. Après tout, quel autre dossier peut se vanter d’avoir un aussi grand potentiel en matière de santé des populations, de sécurité alimentaire, de réduction de gaz à effet de serre et de réduction de notre dépendance au pétrole?

Analysons donc les plateformes électorales de 6 partis en lice en fonction des différents facteurs prédictifs de l’allaitement maternel. Loin d’être politicologue, je vous propose un classement par pointage de 0 à 3, arbitraire mais honnête :

                FACTEUR        \           PARTI PLQ CAQ PQ ON QS PVQ
âge avancé de la mère, grossesse planifiée 0 1 1 1 1 1
niveau d’étude de la mère 0 2 2 3 3 3
niveau socio-économique 1 1 1 1 2 2
non-fumeur 0 1 3 1 1 3
information de qualité sur l’allaitement reçue avant l’accouchement et avant la grossesse 0 0 0 0,5 1 2
pratique hospitalière favorisant l’allaitement (Initiative Amis des Bébés de l’OMS) 0 0 0 1 1 2
soutien à la mère (via père, famille, amis) 1 1 3 2 3 0
soutien aux professionnels de la santé (formation du personnel et financement des organismes) 0 1 0 1 3 3
Environnement de travail favorable à l’allaitement, travail à temps partiel 1 0 1 0 0 2
Politique encadrant la publicité des préparations commerciales pour nourrissons 0 0 0 2 2 1
Score « téteux » des partis sur 30 : 3 7 11 12,5 17 19

Prix biberon au PLQ (3/30) pour leur maigre proposition en santé qui se résumerait à : « Le PLQ propose d’améliorer la santé dentaire de nos jeunes, l’accès en chirurgie, et de mieux suivre les malades chroniques. » Aucune mesure de prévention mise de l’avant pour cela, alors que l’allaitement maternel à lui seul pourrait y arriver à long terme. Seul point positif du PLQ en matière d’allaitement: il s’engage à soutenir les entreprises qui créeront des places en services de garde dans leur milieu de travail. Cette mesure pourrait potentiellement  diminuer la séparation mère-enfant et ainsi contribuer à prolonger la durée de l’allaitement maternel au-delà du retour au travail.

La CAQ traîne de la patte (7/30). Elle mentionne la prévention, mais rien ne laisse présager que le soutien et la promotion de l’allaitement ne s’insérerait à son « grand ménage » : « Prise en charge complète de l’état de santé de chaque Québécois par un médecin de famille, coup de barre pour compléter rapidement le réseau des Groupes de médecine familiale (GMF), abolition des Agences de santé et de services sociaux, plus d’autonomie aux établissements de santé, rapidité d’accès aux examens diagnostiques et aux soins spécialisés, virage en faveur de la prévention.(…) Il est inconcevable que la porte d’entrée pour obtenir une consultation médicale demeure encore aujourd’hui la salle d’attente bondée d’une clinique ou l’urgence d’un hôpital. » Bon point pour les mamans qui doivent consulter l’urgence pour un problème d’allaitement, encore faudrait-il que les professionnels de la santé les recevant soient compétents en la matière.

 Le PQ s’approche mais rate la cible (11/30): on sent une volonté d’aller vers la prévention, de soutenir les familles et de valoriser la scolarité, mais les mesures plus spécifiquement liée à la santé de la femme, à la périnatalité et à l’allaitement ne sont pas explicitées : « Préserver notre système de santé et nos services sociaux : adopter des mesures de prévention, incluant des mesures pour favoriser la pratique du sport, afin de lutter contre la malbouffe, la sédentarité, le tabagisme et les infections transmises sexuellement afin de réduire la prévalence des maladies chroniques et d’améliorer les habitudes de vie.  Faire de la lutte contre le cancer une véritable priorité nationale et procéder à une réorganisation de la lutte contre le cancer au Québec en partenariat avec le milieu. » Pas un mot sur l’allaitement et son potentiel de prévention sur les maladies chroniques et le cancer… Nous ne savons donc pas si ces mesures concerneront la promotion et le soutien à l’allaitement, mais nous pouvons l’espérer.

Alors, téteuse, la campagne électorale?                    Pas vraiment.

Option Nationale obtient la mention spéciale aigre-douce (12,5 /30) pour être le seul parti dont le site permet d’obtenir un résultat en y tapant le mot « allaitement », lequel nous mène à la page d’une candidate qui affirme avoir été marraine d’allaitement en 2009. (Faut-il applaudir ou bien en pleurer, je vous le demande.) Bravo madame Garnier, votre parti se mérite grâce à vous 0,2 point au volet « information en allaitement ». (En date du 17 août, j’ajoute 0,3 point supplémentaire grâce au vidéo de Catherine Dorion où son attache de soutien-gorge d’allaitement dépasse de sa bretelle de camisole.) « Chaque dollar investi en prévention rapporte dix fois plus en dépenses curatives évitées. ON fera de la prévention et de l’action sur les déterminants de santé une priorité nationale en y associant les écoles, les municipalités, les employeurs et les autres acteurs concernés  » Bon, là, on parle vraiment presque d’allaitement. Du moins, on peut déduire que le soutien et la promotion de l’allaitement cadrerait parfaitement avec cette vision. « Il faudra également recentrer le système de santé sur les besoins du citoyen et savoir faire face aux lobbys médicaux et pharmaceutiques« ; mesure compatible avec le code de commercialisation des substituts du lait maternel.

QS se mérite le titre 2e téteux (17/30) grâce aux priorités qu’il accorde à la lutte à la pauvreté, à la gratuité scolaire, au féminisme, à une vision holistique et préventive de la santé qui inclue un soutien aux organismes communautaires et un retrait des lobbys industriels et pharmaceutiques. « (…) Il est proposé de créer, à partir du volet actuel «santé publique» du MSSS, une instance de promotion de la santé qui assumera un rôle déterminant auprès de l’ensemble de la population. Cette instance, multidisciplinaire et paritaire femmes – hommes, aura un pouvoir d’influence sur les autres ministères et sur les entreprises afin qu’ils agissent en faveur de la santé. » Espérons que ceci incluerait des mesures favorisant l’allaitement. « Il est proposé que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), de concert avec le mouvement féministe, intègre une analyse féministe de la santé (…), que des mesures soient prises pour mettre fin à la surmédicalisation du corps des femmes. » Amen.

Le Parti Vert du Québec est proclamé grand champion téteux (19/30) en axant sur la prévention, en valorisant les organismes communautaires et les pratiques écologiques, en proposant l’éducation gratuite et un revenu minimal garanti. « Une société en santé, ce n’est pas qu’un réseau d’établissements dédiés aux soins : le Parti vert du Québec propose un programme global de santé publique prenant en considération l’ensemble des déterminants pour une société en santé. (…) En matière de santé individuelle, en tenant compte des besoins réels, développer des politiques accordant autant d’importance à la médecine préventive, à la promotion de la santé et au développement de l’autonomie individuelle et collective qu’au traitement et à la guérison des maladies. » Selon cette vision, l’allaitement maternel serait assurément hautement valorisé. « Le PVQ croit qu’il est temps de faire respecter nos droits en obligeant les entreprises à assumer le cycle de vie de leurs produits, de sa fabrication à l’usine jusqu’à sa fin chez le consommateur où il est finalement éliminé. » Un joli pied-de-nez à Nestlé et ses acolytes. « L’éducation est le meilleur moyen pour améliorer la santé de la population, plusieurs études ont démontré que l’investissement en éducation avait un effet direct sur l’état de santé et conséquemment sur les coûts du système de santé » Et voilà! Écrivez maintenant le mot « ALLAITEMENT » quelque part dans votre programme et obtenez le prix colostrum!

Alors, téteuse, cette campagne? Pas vraiment. Retenons que, bien que les partis d’une idéologie plutôt de gauche et/ou environnementalistes soient ceux qui proposent les mesures les plus à même de favoriser l’allaitement maternel, aucun parti n’aborde actuellement, ne serait-ce que du bout des lèvres, cet important dossier de santé publique. Pourquoi? Parler d’allaitement sur la place publique, est-ce encore perçu comme vouloir culpabiliser celles qui n’ont pas allaité? Pourtant, on ne se gêne pas pour parler de tabagisme et d’obésité durant cette campagne! À moins que nos politiciens ne soient tout simplement pas au courant de l’énorme potentiel de santé, d’épargne et de protection de l’environnement qu’est l’allaitement maternel?

Explicatif du pointage : j’accorde 3 points d’emblée pour la gratuité scolaire ainsi que 2 pour le revenu minimal garanti, puisque les niveaux d’étude et socio-économique sont déterminants en allaitement. Comme tous les partis proposent des mesures ayant trait à l’économie, ils se méritent minimalement 1 points chacun. Les partis parlant de prévention en matière de santé, plutôt que d’axer sur l’accessibilité aux soins spécialisés, se méritent quelques points dans la rangée « grossesse planifiée » et « non-fumeur ». Les énoncés sur le soutien aux familles payent un simple point lorqu’il est question d’allègement fiscal, et davantage lorsqu’il est question de CPE ou autres priorités accordées à la famille. Le tout est complété et nuancé à la lecture des programmes et plateformes disponibles sur le web en date du 15 août 2012. Avez-vous une autre opinion sur la question? Des nuances à apporter?

Relevaille et Carnation

Hareng salé et sirop de grand thé, une réalisation d’Attention Fragîles, par Stéphanie Arseneau Bussières aux éditions la Morue verte

Le livre Hareng salé et sirop de grand thé relate les témoignages de 102 femmes et hommes des Îles-de-la-Madeleine, âgés de 57 à 97 ans. Cet ouvrage offre des parcelles de notre histoire et se situe entre le récit ethnographique et le répertoire de plantes et produits médicinaux. On y raconte la réalité d’antan, au tout début de l’ère du pétrole et de la médicalisaton.

Les extraits portant sur la périnatalité m’ont particulièrement touchée. D’abord choquée, je comprends mieux, maintenant, contre quoi les groupes de soutien en allaitement doivent lutter: contre près de 100 ans de brèche culturelle. Certains mythes et préjugés semblent avoir la couenne dure ! En voici donc un extrait, sous toute réserve…

Neufs jours.

Neuf jours au lit sans avoir la permission de se lever ! Une fois l’enfant né, des bonnes venaient en prendre soin ainsi que s’occuper des tâches ménagères et des enfants plus vieux. On permettait à la mère de se remettre sur pied. C’était les relevailles. On croyait que les organes internes de la femme ne reprenaient leur place qu’à la neuvième journée. Le temps prescrit pouvait sembler long pour les unes, mais était une bénédiction pour les autres : « C’était ben le seul temps où elles pouvaient rester couchées ! « 

 » À l’hôpital, on restait couchées neuf jours au premier. Je m’en souviens, neuf jours avant que les femmes puissent se mettre les pieds en bas. « 

 » Neuf jours, c’était juste pour les premiers. Mais au deuxième, j’me suis levée un p’tit peu… Et les autres, on restait pas couchées, la mode avait changée. « 

 » Un moment c’est venu qu’y’ont dit que les femmes d’Angleterre restaient juste cinq jours, et qu’on pouvait faire pareil… « 

Une autre pratique répandue chez les femmes consistait à se purger avant de reprendre les activités normales :  » Puis la neuvième journée, ils nous faisaient prendre de l’huile de castor. Pas besoin d’te dire que quand on sortait, on était pas fortes. Couchées toute une semaine !  » Selon certaines, cet usage servait à « assécher le lait », puisque le biberon était de mise pour les femmes de l’époque. Les feuilles de chou prévenaient aussi les montées de lait : on entourait les seins de feuilles, celles à l’extérieur du chou, et la production de lait tendait à décroître. Lorsque les montées étaient trop douloureuses, une femme nous raconte qu’elle se frictionnait les seins d’huile camphrée chaude (en évitant les mamelons), avant de s’entourer la poitrine de bandes de flanelle. Le tissu épongeait le lait et l’huile camphrée apaisait la douleur.

L’allaitement était en effet rarissime.  » Moi j’le nourissais et il fallait que j’aille dans une chambre parce qu’on n’avait pas l’droit d’être devant les autres, c’était péché.  » Il était fréquent qu’on dise aux femmes (et qu’elles se disent entre elles) que leur lait n’était pas assez riche ou qu’elles n’en avaient pas assez. L’une d’elle se disait trop petite, mais elle réalise aujourd’hui combien le manque de soutien et la pression sociale les forçaient presque à se tourner vers d’autres laits. Le lait de vache bouilli puis le lait Carnation ont été donnés aux nourrissons, raconte une dame de Grosse-Île, avant que les préparations commerciales pour nourrissons ne fassent leur apparition. L’allaitement? Seules les « marginales » le choisissaient.

« Did you breastfeed?

– No.

– And your mother?

– Yes.

– So the bottle came mostly to your generation. Why was the bottle used?

– I don’t know. The babies were born home and there were no doctor advice. We used cow milk. I would bring it to a boil on the stove to sterilize it.

– Cow milk?

– Yes. In later years, they started to use Carnation milk. Then the nurses started to give formula.

– No one would breastfeed?

– Maybe the odds… but I don’t know. « 

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